« Veux-tu avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui. » Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Étude d’une ŒUVRE : Nietzsche, La genealogie de la morale

Nietzsche, La généalogie de la morale. On se procurera l’édition parue en 2000 au Livre de Poche. La traduction, l’introduction et les notes de cette excellente édition (de loin la meilleure en français) sont de P. Wotling.

Ce qu’en dira Nietzsche lui-même, dans Ecce homo, « Généalogie de la morale. Un écrit polémique » (trad. J.-M. Hémery, Gallimard, 1974):
Les trois dissertations qui composent cette Généalogie sont peut-être, quant à l’expression, à l’intention et à l’art d’étonner, ce que l’on a jamais écrit de plus déconcertant. Dionysos est également, on le sait, le dieu des ténèbres. Chaque fois, un début qui doit égarer le lecteur, froid, scientifique, même ironique, délibérément mis au premier plan, faisant délibérément diversion. Peu à peu, le malaise augmente ; des éclairs isolés ; de très déplaisantes vérités qui s’annoncent de loin par un sourd grondement,  – jusqu’au moment où un tempo feroce est atteint, où tout se met en branle avec une énorme tension. Chaque fois, à la fin, au milieu de terrifiantes détonations, une vérité nouvelle, visible entre d’épais nuages. – La vérité de la première dissertation est la psychologie du christianisme – le christianisme né de l’esprit du ressentiment, et non, comme on le croit communément, de l’ « esprit », – c’est en soi un mouvement de réaction, la grande insurrection contre la domination des valeurs aristocratiques. La deuxième dissertation donne la psychologie de la « conscience morale » : celle-ci n’est pas, comme on le croit communément, « la voix de Dieu en l’homme » – c’est l’instinct de cruauté qui se retourne contre lui-même, une fois qu’il ne peut plus se décharger à l’extérieur. La cruauté est ici pour la première fois mise en lumière comme l’un des soubassements les plus anciens et les plus essentiels de la culture. La troisième dissertation répond à la question de savoir d’où provient la puissance immense de l’idéal ascétique, de l’idéal sacerdotal, bien qu’il soit sans doute l’idéal nuisible par excellence, un « vouloir-mourir », un idéal de décadence*. Réponse : non pas, comme on le croit communément, parce que derrière le prêtre, Dieu s’active en personne, mais faute de mieux*, parce que c’était le seul idéal jusqu’à présent, parce qu’il n’avait pas de concurrent… « Car l’homme aime encore mieux vouloir le néant que ne pas vouloir… » Et surtout, il manquait d’un « contre-idéal » – et ce, jusqu’à Zarathoustra. – On m’a compris. Trois importants travaux préparatoires d’un psychologue en vue d’une inversion de toutes les valeurs. – Ce livre contient la première psychologie du prêtre.

 

Le problème de la morale

En 1886, soit un an avant d’écrire et de publier La généalogie de la morale, Nietzsche écrit une préface à un livre qu’il a publié en 1881, Aurore. Dans cet écrit, il y était déjà question de morale : son sous-titre s’intitulait « Pensées sur les préjugés moraux ». C’est dans cette préface de 1886 qu’il écrit les lignes suivantes (la traduction est celle de H. Albert, modifiée par endroits), lignes qui caractérisent aussi l’entreprise de Nietzsche dans la Généalogie.

« C’est sur le bien et le mal que l’on a jusqu’à présent le plus mal (am schlechtesten) réfléchi : ce fut là toujours une affaire trop dangereuse. La conscience (Gewissen), la bonne renommée, l’enfer, et même, selon les circonstances, la police ne permettaient et ne permettent aucune impartialité : c’est qu’en présence de la morale, comme en regard de toute autorité, on ne doit (soll) pas réfléchir et, encore moins, discourir : ici on — obéit ! Depuis que le monde existe, jamais aucune autorité n’a encore voulu se laisser prendre pour objet de la critique ; et aller jusqu’à critiquer la morale, considérer la morale comme un problème, tenir la morale pour problématique : comment ? cela n’était-il pas — cela n’est -il pas — immoral ? — La morale cependant ne dispose pas seulement de toute espèce de moyens d’intimidation, pour tenir à distance les investigations critiques et les instruments de torture : sa sécurité repose davantage encore sur un certain art de séduction à quoi elle s’entend — elle sait « enthousiasmer ». Elle réussit parfois avec un seul regard à paralyser la volonté critique, ou encore à attirer celle-ci de son côté, il y a même des cas où elle s’entend à la faire se tourner contre elle-même : en sorte que, pareille au scorpion, elle enfonce l’aiguillon dans son propre corps. Car la morale connaît depuis longtemps toute espèce de diablerie dans l’art de persuader : aujourd’hui encore, il n’y a pas un orateur qui ne s’adresse à elle pour lui demander secours (que l’on écoute, par exemple, jusqu’à nos anarchistes : comme ils parlent moralement pour convaincre ! Ils finissent par s’appeler eux-mêmes « les bons et les justes »). C’est que la morale, de tous temps, depuis que l’on parle et persuade sur la Terre, s’est affirmée comme la plus grande maîtresse en séduction — et, ce qui nous importe à nous autres philosophes, comme la véritable Circé des philosophes. »

« J’entrepris alors quelque chose qui ne pouvait être l’affaire de tout le monde : je descendis dans les profondeurs ; je me mis à percer le fond, je commençai à examiner et à saper une vieille confiance, sur laquelle, depuis quelques milliers d’années, nous autres philosophes, nous avons l’habitude de construire, comme sur le terrain le plus solide, — et de reconstruire toujours, quoique jusqu’à présent chaque construction se soit effondrée : je commençai à saper notre confiance en la morale [...] En nous s’accomplit, pour le cas où vous désireriez une formule, — l’autodépassement de la morale. »

Nietzsche

Nietzsche antisémite ?

On l’affirme souvent. Cependant, nombreux sont les écrits qui invalident une telle « lecture ». On citera ici un passage que Nietzsche écrivit à sa sœur, Elisabeth, après son mariage avec un antisémite notoire, le Dr Bernhardt Förster, un des chefs du parti antisémite en Allemagne à cette époque (1884)

« Ton mariage avec un chef antisémite exprime pour toute ma façon d’être un éloignement qui m’emplit toujours de rancœur et de mélancolie. […] Car, vois-tu […], c’est pour moi une question d’honneur que d’observer envers l’antisémitisme une attitude absolument nette et sans équivoque, à savoir celle de l’opposition. […] Ma répulsion pour ce parti (qui n’aimerait que trop se prévaloir de mon nom !) est aussi prononcée que possible » (Lettres choisies, Paris, Gallimard, 1937, tr. A. Vialatte. Ce passage est cité par P. Wotling à la fin de son édition du Gai savoir, Flammarion, Paris, 1997, p. 426-427)

De nombreuses pages entièrement consacrées à Nietzsche

 

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